À travers son parcours professionnel riche et diversifié, Marianne Gratia illustre une approche du droit social qui conjugue analyse juridique, expérience de terrain et réflexion stratégique. Elle aborde cette matière dans toutes ses dimensions : de l’élaboration des normes à leur application concrète, en passant par la transmission des savoirs, la médiation et l’écriture. Elle nous livre aujourd’hui sa vision d’un droit social ancré dans la réalité sociétale, qu’elle s’attache à transmettre dans ses écrits.
Marianne Gratia : une vision engagée du droit social, entre expertise et transmission
Marianne Gratia
Conseillère en matière de gestion des connaissances au sein des services de l'Inspection sociale de l'ONSS, je dispose d'une expérience de plus de 20 ans en droit social et plus particulièrement dans les matières suivantes : l'assujettissement des personnes et des revenus à la sécurité sociale, la réglementation relative aux vacances annuelles et le droit pénal social. Je veille par ailleurs à maintenir une connaissance actualisée d’autres matières juridiques connexes qui ont des implications en droit social. J’accorde une importance particulière au fait de ne pas limiter mon analyse à une approche théorique, mais de prendre en considération les implications concrètes des solutions envisagées et des décisions. Depuis 2013, j’ai également le plaisir d’être membre du comité de rédaction de la revue Orientations. Médiatrice agréée en matières sociale, civile et commerciale et formatrice dans mes matières de prédilection (droit social ; outils de prévention et de gestion des conflits), j’interviens également en vue de la prévention et la résolution des conflits à caractère individuel ou collectif auprès de divers types de public.
Pourriez-vous vous décrire ? Quel est votre parcours professionnel ?
Après mes études de droit à l’ULB, j’ai débuté ma carrière comme conseillère juridique au sein d’une ASBL active dans les domaines de la non-discrimination et du droit des étrangers. Parallèlement à cette fonction, j’ai participé pendant cinq ans à la rédaction de rapports d’ONG et à l’élaboration de recommandations.
Désireuse de consolider mes connaissances notamment dans le domaine de la Traite des êtres humains, j’ai ensuite suivi un master de spécialisation en Droits humains, organisé conjointement par l’UCL, l’Université Saint-Louis et l’Université de Namur. Cette formation m’a permis d’approfondir les droits économiques, sociaux et culturels et de développer un intérêt marqué pour la protection sociale.
Souhaitant aborder cette matière sous un angle plus collectif, préventif et stratégique, je me suis orientée vers l’administration, en rejoignant le SPF Sécurité sociale, ce qui m’a permis de me spécialiser en droit social, et plus particulièrement en droit de la sécurité sociale, domaine dans lequel j’évolue depuis plus de 21 ans.
Mon parcours s’est ensuite enrichi d’une expérience en responsabilité sociale des entreprises, avant de rejoindre un cabinet ministériel en qualité de conseillère en emploi et affaires sociales. Cette fonction m’a offert une compréhension plus politique et stratégique des enjeux liés à la protection sociale, ainsi qu’une expérience concrète du contexte d’élaboration des normes juridiques.
J’occupe actuellement la fonction de responsable des connaissances au sein du service d’inspection de l’ONSS.
Depuis plus de huit ans, j’exerce également en tant que formatrice, facilitatrice et médiatrice agréée notamment en matières sociales en tant qu’indépendante à titre complémentaire, ce qui me permet d’appréhender les relations sociales également dans le secteur privé et de m’enrichir d’une expérience dans le domaine des ressources humaines.
La diversité de ces contextes professionnels me permet d’appréhender le droit de la sécurité sociale sous des perspectives variées : celle de l’élaboration de la norme, de son interprétation par les institutions compétentes, et de son impact sur ses destinataires tant au regard de leurs droits et obligations que de leurs implications pratiques.
Pourquoi avez-vous choisi de vous spécialiser en droit social ? Et votre intérêt pour la sécurité sociale ?
Ce qui m’a attirée dans le droit social est qu’il est au cœur des enjeux humains, économiques et sociétaux. Au sortir de mes études je ne disposais que d’une connaissance très limitée de cette matière. Puis, dans le cadre de ma première expérience professionnelle et de mon master en droits humains, j’ai d’abord approché le droit social à travers l’examen des normes internationales.
Mon intérêt pour la sécurité sociale en droit national s’est développé à travers mon expérience au SPF Sécurité sociale. J’ai été particulièrement sensible à la complexité et à la dimension centrale qu’a la sécurité sociale dans notre organisation sociale, ainsi qu’aux enjeux d’équilibre entre solidarité, équité et soutenabilité.
Comment avez-vous débuté en tant qu’auteure ? Quelles sont vos motivations pour écrire ?
Après une première expérience pour la Revue du droit des étrangers et le Journal du droit des jeunes, Jean-Claude Heirman, alors directeur général du service d’inspection du SPF Sécurité sociale et membre du comité de rédaction de la revue Orientations, m’a proposé de rédiger un article pour cette revue, consacré à des questions d’actualité en matière de lutte contre la fraude en sécurité sociale des travailleurs salariés et d’occupation des pensionnés.
Après moins d’un an d’expérience en la matière, j’ai pris plaisir à approfondir les questions liées aux thèmes de l’article et à développer mes connaissances dans cette matière, par la nécessaire prise de recul qu’exige ce travail de rédaction. C’est ce qui fonde mon plaisir pour l’écriture d’articles en matière juridique : structurer et partager les raisonnements que je développe au quotidien à travers des avis et des recommandations, approfondir des questions complexes, m’enrichir de découvertes, confronter différents points de vue et veiller à la précision des mots et des concepts. J’apprécie également de proposer des pistes de solution à des questions non tranchées.
J’ai eu par la suite l’opportunité de publier d’autres articles, notamment dans la revue Orientations, puis de contribuer à des ouvrages collectifs.
Que signifie l’écriture pour vous ?
Progressivement, l’écriture d’articles juridiques s’est imposée comme un prolongement naturel de mon activité de juriste : une manière de structurer ma pensée, de partager, à travers l’examen approfondi d’une thématique, des connaissances issues des questions qui me parviennent par différents contextes et de rendre le droit accessible. L’écriture constitue pour moi à la fois un outil de réflexion et un vecteur de transmission. Elle implique également un travail de recherche qui, à certains égards, me semble s’apparenter à celui d’un historien.
Sur le plan personnel, bien que le travail d’écriture implique de faire des concessions sur d’autres activités plus ludiques, j’y trouve une forme de satisfaction intellectuelle. Elle me permet de prendre le temps d’approfondir une thématique et de trouver les mots justes pour en rendre compte. L’analyse et la réflexion précèdent généralement la recherche des mots adéquats pour les exprimer.
J’apprécie également d’écrire des textes ou histoires courtes à contenu non juridique. Si cette activité présente des similitudes avec l’écriture juridique, je dirais que le processus est alors inversé : les mots précèdent la construction d’une réflexion.
Quelles qualités sont nécessaires pour être un bon auteur ? Quels conseils donneriez-vous ?
Selon moi, un bon auteur doit faire preuve de rigueur, de clarté et de curiosité intellectuelle. Il doit oser se confronter à des questions complexes et aimer écrire avec précision. Il me semble également important de veiller à se mettre à la place du public - cible afin de produire un contenu compréhensible et pertinent, en adéquation avec les attentes et le cadre de référence de ces lecteurs.
Je dirais aussi que la persévérance est essentielle : écrire demande du temps, de la relecture et une certaine exigence envers soi-même.
À quelqu’un qui débute, je conseillerais de commencer par écrire régulièrement, même de courts textes, de lire de nombreux articles juridiques, de ne pas hésiter à faire relire ses écrits par d’autres auteurs et par des praticiens de la matière traitée pour évaluer la manière dont le contenu est interprété et répond à leurs questions et d’ajuster, le cas échéant, sa clarté et sa portée. Aussi, et surtout, de prendre plaisir à s’immerger dans la thématique abordée.
Vous êtes membre du comité de rédaction de la revue Orientations. Que représente ce rôle ?
Ce rôle au sein de la Revue Orientations est très important pour moi. Il me permet de rester en prise directe avec l’analyse de l’actualité juridique en droit social, tant sous un angle théorique que pratique.
Il constitue aussi un espace d’échanges, dans une ambiance très conviviale, avec d’autres professionnels et auteurs, qui disposent d’une expertise pointue, avec des domaines de compétences plus spécifiques. Le droit de la sécurité sociale impliquant une maîtrise étroite du droit du travail, les interactions avec des spécialistes de cette matière sont essentielles et enrichissent à la fois mes compétences, ma réflexion et ma pratique. La diversité et complémentarité des secteurs professionnels dont les membres sont issus sont en effet particulièrement enrichissantes. Elles induisent une réflexion qui intègre la manière dont le droit sera perçu et appliqué à travers des regards variés.
Enfin, ce rôle répond à ma curiosité intellectuelle par la relecture des articles proposés par ses auteurs et m’offre l’opportunité de contribuer à la sélection et à la mise en valeur de contenus pertinents à destination des praticiens du droit social.
Comment percevez-vous Wolters Kluwer et son virage numérique ?
Wolters Kluwer est un acteur majeur de l’édition juridique, reconnu pour la qualité et la fiabilité de ses contenus. Les collaborateurs et collaboratrices de cette maison d’édition allient professionnalisme et démontrent un réel souci de respect des auteurs. Le virage numérique entrepris par la maison d’édition apparaît à la fois nécessaire et pertinent dans un contexte où les professionnels sont de plus en plus mobiles et habitués à consulter l’information via leur smartphone. La digitalisation facilite en outre la recherche de sources de documentation et permet de retrouver rapidement une information précise au sein de textes volumineux. Cela implique aussi, pour les auteurs, de repenser la manière de structurer les contenus.
Pour autant, le recours aux outils numériques doit aller de pair avec la consultation d’ouvrages papier, non seulement pour le plaisir de lecture que ces derniers procurent, mais aussi parce qu’ils permettent de replacer l’information recherchée dans son contexte, évitant ainsi d’en altérer la portée par une lecture trop fragmentée. Je retiens aussi une considération plus pratique : la lecture prolongée sur petit ou plus grand écran peut engendrer une fatigue oculaire, ce qui renforce l’intérêt de conserver une complémentarité entre supports numériques et papier.