Legal15 juillet, 2026

L’IA transforme-t-elle le secteur juridique ou le met-elle à nu ?

Pendant des années, le secteur juridique approchait les technologies par le seul prisme de l’efficacité. Quels outils adopter ? Quels processus peut-on accélérer, comment augmenter la productivité ? À première vue, l’IA s’inscrit parfaitement dans cette logique. Utilisée quotidiennement par plus de 90 % des professionnels du droit, l’IA est adoptée massivement et les gains d’efficacité sont notables.

Pour autant, l’IA ne se limite pas à des processus plus rapides. Elle soulève des questions fondamentales sur la manière dont les services juridiques sont aujourd’hui organisés et sur le rôle des juristes. Bon nombre de ces défis ne sont pas apparus avec l’IA, mais remuaient sous la surface. Aujourd’hui, l’IA les expose au grand jour.

Eve Vlemincx

Eve Vlemincx est legal strategist et conseillère au niveau du conseil d’administration pour des cabinets d’avocats et des prestataires de services professionnels. S’appuyant sur plus de 15 ans d’expérience à l’international, elle accompagne les équipes de direction dans les domaines de la stratégie, de la gouvernance et de la transformation, en se concentrant sur l’impact de l’IA dans le secteur juridique. Auteure de The Legal SHIFT, elle intervient aussi en tant qu’oratrice et leader d’opinion sur l’avenir des services juridiques. 

L’IA comme infrastructure, non comme simple outil

Ce que le secteur juridique sous-estime le plus aujourd’hui, c’est que l’intelligence artificielle n’est pas un simple projet technologique. Les organisations parlent de mise en œuvre et de formation comme si l’IA était un système distinct qui vient s’ajouter aux processus existants. Or, l’IA est en passe de devenir une infrastructure digne de ce nom, tout aussi étroitement imbriquée dans les activités quotidiennes qu’Internet ou l’électricité, par exemple.

Cette évolution change tout, à commencer par nos perspectives. Il n’est plus question de s’interroger sur la mise en œuvre de l’IA, mais sur le fonctionnement des organisations dans un environnement où l’IA est omniprésente. Quel rôle un cabinet souhaite-t-il jouer et dans quel domaine veut-il réellement créer de la valeur à long terme ?

L’IA incite à repenser de manière stratégique les services juridiques et le rôle des avocats. 
- Eve Vlemincx

 L’efficacité ne suffit pas

Qu’il s’agisse d’effectuer une recherche documentaire, de rédiger un avis ou d’exécuter des tâches répétitives, l’IA permet de gagner plus de temps qu’aucune autre technologie. Mais il n’y a pas là de quoi fondamentalement bouleverser le secteur juridique. Toutefois, l’IA est une loupe : elle met à nu les habitudes et les processus au sein de business models historiques, aujourd’hui sous pression.

Et ces modèles reposent sur le temps. Pendant des années, les heures de travail étaient synonymes d’effort et de valeur. L’IA remet cette logique en question. Des tâches qui prenaient autrefois des heures ne nécessitent aujourd’hui parfois qu’une fraction de ce temps. En outre, bon nombre de tâches « ad hoc » sont en réalité fortement répétitives. Les processus inefficaces, le partage limité des connaissances et le cloisonnement de la pensée deviennent plus visibles.

Aujourd’hui, ce qui compte, c’est plus le résultat que le temps investi. Les clients accordent moins d’importance au nombre d’heures de travail et davantage à la qualité des conseils, à l’avis juridique et à l’impact concret de ceux-ci. C’est précisément là que l’IA pose une question importante au secteur : où réside aujourd’hui la véritable valeur ajoutée du juriste ? En effet, si l’accent mis sur l’efficacité revient à vouloir mieux faire les choses, l’IA nous oblige désormais à nous demander si nous faisons les bonnes choses. La priorité passe ainsi de la vitesse à l’efficacité stratégique.

Ce qui est difficile à automatiser gagne en valeur

Lorsque le temps cesse d’être un critère de référence, quelque chose d’autre prend le relais : la valeur ajoutée humaine unique, apportée par le professionnel du droit. L’IA automatisera de plus en plus les tâches basées sur la reconnaissance de schémas et le traitement de l’information, comme les contrats types, les recherches de base, les premières étapes du devoir de vigilance et les versions initiales de documents.

Cela ne signifie pas que les juristes vont disparaître, mais que leur rôle évolue. Les aspects difficiles à automatiser gagnent en importance : faire preuve de discernement dans des dossiers complexes, négocier en naviguant les relations humaines, gérer les crises, instaurer un climat de confiance avec les clients et articuler l’expertise juridique autour d’objectifs d’entreprise plus vastes. Le juriste passe ainsi du rôle d’exécutant à celui d’interlocuteur stratégique.

Le juriste qui fait la différence aujourd’hui n’est pas tant un fournisseur de réponses qu’une personne capable de comprendre le contexte, de se mettre à la place de l’autre et de poser les bonnes questions.
- Eve Vlemincx

La confiance évolue elle aussi. Historiquement, le secteur s’est toujours fortement appuyé sur un partenaire ou un expert individuel. Cette relation personnelle reste importante, mais elle ne suffit plus. Les clients attendent de plus en plus des services intégrés, les conseils juridiques s’appuyant sur des plateformes et des environnements de connaissances harmonisés.

L’expertise prend ainsi une autre dimension. Le juriste de demain a non seulement de solides connaissances techniques, mais il sait aussi comment celles-ci circulent entre les personnes et les systèmes. Dans un paysage fragmenté où l’IA et les prestataires alternatifs de services (ALSP) prennent le relais à la production, la maîtrise et la clarté deviennent essentielles. Ce rôle de lien, sur le plan tant stratégique qu’organisationnel, devient le véritable facteur de différenciation.

La culture, principal obstacle

Ce rôle de lien nécessite une organisation bien préparée, ce qui est loin d’être toujours évident. Les principaux obstacles liés à l’IA sont rarement d’ordre technique. Ils sont avant tout humains et touchent à la manière dont les services juridiques sont aujourd’hui organisés.

En effet, la pratique juridique repose traditionnellement sur la précision et la gestion des risques. L’IA apporte plus de rapidité, mais aussi de l’incertitude et une nouvelle façon de traiter l’information. Les questions relatives à la responsabilité, au contrôle humain, à la protection des données et à l’éthique deviennent d’autant plus d’importantes. Les problématiques structurelles d’organisation deviennent également plus visibles, comme les cabinets où tout repose sur les performances individuelles alors que la collaboration devient cruciale, l’expertise qui réside dans les esprits plutôt que dans les systèmes ou une orientation stratégique qui fait défaut dès qu’un nouvel outil fait son apparition.

Ce que l’IA met en lumière touche à la culture et à l’organisation même des services juridiques. La solution ne réside pas dans un plan de mise en œuvre ou dans un budget de formation, mais exige des choix mûrement réfléchis quant à la manière dont une organisation définit la qualité, qui en assume la responsabilité et comment la valeur juridique est organisée.

Le véritable défi est de nature stratégique : qui voulons-nous être grâce à l’IA ?

Les entreprises qui seront les plus solides dans dix ans ne seront pas nécessairement celles qui auront déployé l’IA le plus rapidement. Ce seront celles qui utilisent l’IA pour une réflexion délibérée autour de la valeur qu’elles créent, de leur rôle et de leur organisation interne sur un marché où les connaissances juridiques deviennent toujours plus accessibles.

En ce sens, l’IA transforme le secteur juridique, mais elle le confronte également à lui-même. Le véritable défi excède donc la seule mise en œuvre de la technologie, et s’exprime surtout dans la manière dont les organisations gèrent ce que l’IA met à nu. La question fondamentale est simple, mais dérangeante : utilisons-nous l’IA principalement pour accomplir plus rapidement le même travail ou pour mieux déterminer quel travail créera encore une vraie valeur demain ?

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