Legal 27 octobre, 2026

L’IA juridique donne plus de valeur que jamais à l’expertise

L’IA juridique entre dans une nouvelle phase. À mesure que l’IA s’intègre dans les flux de travail professionnels, le débat s’oriente de plus en plus vers le rôle déterminant de l’expertise dans la différenciation des solutions d’IA juridique. Wolters Kluwer transforme des sources juridiques faisant autorité, une expertise de premier plan et des conseils pratiques en une couche connectée de connaissances juridiques. Et cela soulève des questions fondamentales. Quel rôle les auteurs jouent-ils dans la création d’une valeur ajoutée distinctive pour nos clients, et comment veiller à ce que la confiance, l’autorité des sources et le jugement professionnel restent au cœur de l’IA juridique ? 

Nous en avons discuté avec Philipp Mueller, Senior Vice President et Chief Product Officer de la division Legal & Regulatory. 

Si l’on considère le chemin parcouru de l’imprimé au numérique, puis à l’IA, où en sommes-nous aujourd’hui dans notre parcours de préparation à l’IA, et à quoi ressemblera la prochaine phase avec Libra ? 

Philipp Mueller : Cette transition, nous l’avons déjà vécue à deux reprises. L’imprimé a apporté l’autorité, le numérique l’accès, et l’IA a complètement modifié l’usage qu’en font les professionnels. Donc, la question a changé. Pendant des décennies, c’était : « Que dit la loi ? » Aujourd’hui, c’est : « Qu’est-ce qui s’applique à ma situation ? Que dois-je faire ensuite ? »   

Côté préparation, nos fondations sont posées. Nos sources font autorité. Nous disposons d’un réseau mondial d’auteurs. Nous avons des standards éditoriaux. Et nous avons refondu l’organisation de nos connaissances, afin que IA puisse beaucoup mieux les exploiter, et pas seulement les parcourir. La prochaine étape de ce parcours consiste à faire évoluer Libra pour en faire un environnement unique et connecté de recherche, de rédaction et de révision, ancré dans nos propres sources, avec la possibilité de remonter au contenu d’origine à chaque étape, à l’aide du graphe de connaissances et de diverses autres fonctionnalités. 

En une phrase, peut-être à l’intention de nos auteurs : Libra place votre analyse au cœur du travail de l’avocat, au moment précis où il en a besoin, et en indique la provenance. Nous valorisons ainsi cette autorité et la rendons visible bien plus efficacement que jamais auparavant. 

Nous avons présenté les knowledge graphs intégrés à Libra comme la plus grande avancée en matière de connaissances juridiques depuis le passage du contenu imprimé au numérique. Concrètement, quels types de relations, que la recherche traditionnelle seule ne permet pas de saisir, ces graphes rendent-ils visibles ? Et pourquoi est-ce important pour les professionnels ? 

Philipp Mueller : Pour faire simple, la recherche traditionnelle trouve des documents qui présentent des similitudes avec votre question. La recherche par mots-clés. Elle ignore les liens qui existent entre ces documents. Or, il se trouve que ceux-ci sont essentiels au bon fonctionnement de IA; et nous, nous rendons ces liens explicites.  

Il existe de nombreux types de liens, et certains sont plus importants que d’autres. Par exemple : quelle disposition une décision de justice interprète-t-elle, ou une décision a-t-elle été remise en cause, quel commentaire porte sur quel article, comment un concept se décline-t-il d’une juridiction à l’autre, quelle version d’une règle s’est appliquée à telle date, ce genre de choses. 

Prenons l’exemple concret d’une disposition modifiée : on peut la suivre jusqu’aux décisions de justice qui l’interprètent, au commentaire qui l’explique, aux clauses et modèles qui la mettent en œuvre et aux dossiers sur lesquels elle a une incidence. Il existe tout un réseau de liens que nous pouvons désormais mettre en lumière. Pourquoi est-ce important ? La bonne juridiction, la bonne date, la bonne hiérarchie des sources : tout cela est essentiel pour permettre aux professionnels que nous accompagnons de travailler avec justesse et fiabilité. 

Nous voulons amener nos outils à un stade où ils peuvent percevoir ces liens, où ceux-ci deviennent perceptibles. Et le plus difficile à saisir sans expertise, ce sont les liens d’interprétation. Par exemple, laquelle de deux sources contradictoires prévaut ? Une distinction est-elle déterminante ? Deux concepts sont-ils véritablement équivalents ? Tout cela relève du jugement; et ce jugement, en définitive, vient bien sûr de nos auteurs. 

Quelle est la différence concrète entre une IA qui récupère des informations pertinentes et une IA capable de tenir compte de ces liens ? À quel moment cette différence devient-elle tangible pour un professionnel du droit ? 

Interview Philipp Mueller

Philipp Mueller : La récupération fournit des passages pertinents. On obtient généralement des passages de texte, voire des documents entiers. En tant qu’utilisateur, c’est à moi de reconstituer le tableau d’ensemble et de savoir ce qui aurait pu m’échapper. 

Je dois bien connaître le corpus : l’ensemble des connaissances que contient la collection avec laquelle j’interagis. Avec ce contexte connecté, en revanche, le système sait comment les éléments s’articulent, ce qui interprète quoi, ce qui nuance quoi et ce qui reste valable aujourd’hui. Cela signifie que la machine dispose d’une bien meilleure vue d’ensemble du terrain sur lequel elle travaille, et peut trouver les éléments pertinents nécessaires pour traiter une question ou une requête précise. 

Cela devient très tangible dès qu’une question dépasse la simple recherche : des sources contradictoires, un élément transfrontalier, la nécessité de vérifier si une décision peut toujours être invoquée… De plus, dans ce type de situations, le même contexte encadre souvent le travail d’une étape à l’autre. D’autant que nous cherchons en quelque sorte à éclairer tout le parcours de recherche, de rédaction et de révision. Nous pouvons nous appuyer sur une compréhension cohérente du dossier au lieu de la reconstruire à chaque étape.  

Cela change aussi ce que nous pouvons proposer en complément de l’analyse. Nous disposons déjà d’une vaste collection de ressources complémentaires, que nous enrichissons activement, comme des listes de contrôle, des modèles et conseils pratiques qui répondent précisément à la question « Que dois-je faire ensuite ? ». Surtout pour les petits cabinets, qui ne disposent pas nécessairement de vastes bibliothèques de modèles. Nous intégrons donc une grande partie de ces connaissances très pratiques dans ce système. 

En quoi cette évolution vers des connaissances juridiques connectées est-elle nécessaire dès aujourd’hui ? Et quelles sont les attentes des professionnels envers l’IA, que la simple recherche ne saurait leur apporter ? 

Philipp Mueller : Les attentes ont beaucoup évolué : il ne s’agit plus seulement d’obtenir des réponses, mais d’aboutir à des résultats concrets. Les professionnels veulent aujourd’hui que ces capacités soient intégrées à leur activité quotidienne, et non qu’elles viennent simplement la compléter. Ils attendent du système d’IA, de la plateforme et des outils, qu’ils leur apportent ces capacités. Or, ce que nous constatons, c’est que si l’IA généraliste maîtrise assez bien ces sujets, elle n’offre aucune garantie de fiabilité ni de responsabilité. Il n’y a aucune traçabilité des éléments probants. Aucune indication de l’origine des informations. Et très peu de rigueur concernant la juridiction applicable ou la date pertinente. Les réponses que j’obtiens d’une IA généraliste ne reposent sur aucune autorité experte. Dans une profession réglementée, ce décalage est donc véritablement déterminant.  

En tant que professionnel, je ne peux pas me fier aux résultats d’une IA généraliste. En intégrant ces capacités à nos outils, nous apportons à nos utilisateurs les garanties dont ils ont besoin. La différence apparaît très rapidement, notamment lorsqu’on compare nos outils à d’autres systèmes qui se limitent à effectuer de la récupération classique dans des documents non reliés entre eux. D’autres solutions disponibles sur le marché savent retrouver des passages pertinents, mais peinent à raisonner en croisant plusieurs sources. 

Qu’est-ce que le marché sous-estime encore dans cette évolution ? 

Philipp Mueller : Je pense que le marché sous-estime le rôle essentiel que jouent les connaissances et les contenus structurés et fiables dans la résolution des problématiques souvent très complexes auxquelles nos utilisateurs sont confrontés au quotidien. Ils doivent pouvoir avoir l’assurance que les outils qu’ils utilisent leur fournissent des réponses sur lesquelles ils peuvent véritablement s’appuyer. Et ce que nous faisons depuis des décennies, c’est précisément leur fournir les éléments probants dont ils ont besoin. 

Aujourd’hui, cet apport se transpose naturellement à ce nouveau support et à cette nouvelle façon de travailler. Ce nouveau support nous permet d’apporter à ces contenus une profondeur et une richesse que nous ne pouvions pas leur donner auparavant, car les possibilités que le support précédent offrait étaient plus limitées. Cette évolution nous permet désormais d’offrir une expérience beaucoup plus riche, qu’il était difficile de proposer avec les technologies dont nous disposions avant. 

Maintenant que les modèles d’IA sont accessibles à tous, quels sont les leviers d’une différenciation durable ? Et quelle contribution les auteurs apportent-ils que les sources juridiques seules ne sauraient fournir ? 

Interview Philipp Mueller

Philipp Mueller : Tout le monde a accès à la même technologie sous-jacente : personne ne peut donc se démarquer durablement grâce au seul modèle d’IA. La différenciation durable repose en réalité sur la combinaison de plusieurs éléments : des sources qui font autorité, l’interprétation des experts, la structure qui relie ces éléments, une démarche rigoureuse d’évaluation de la qualité et l’intégration au cœur des flux de travail. 

Les sources disent ce que contient la règle. Nos auteurs expliquent ce qu’elle signifie, quels points font débat, comment elle s’applique en pratique et quels aspects méritent une attention particulière. Dans ce contexte, ce qui prend encore plus de valeur, c’est non seulement l’interprétation du droit lorsque la loi est muette ou que son application reste incertaine, la mise en balance de positions concurrentes, mais aussi le savoir-faire pratique qui nous ramène aux fameux : que dois-je faire concrètement ensuite ? Ce savoir-faire pratique qui ne figure jamais dans les textes de loi. Les liens explicites entre ces différents éléments rendent les contributions des auteurs plus visibles et plus facilement réutilisables, car elles apparaissent partout où elles sont pertinentes, et pas seulement dans la publication pour laquelle elles ont été rédigées. Ainsi, en tant que professionnel et utilisateur, je n’ai plus besoin de rechercher moi-même les analyses pertinentes : ce sont elles qui viennent à moi. 

Cela soulève une autre question : si l’IA devient la première interface, comment l’auteur reste-t-il visible ? 

Philipp Mueller : Ces technologies nous permettent de conserver une visibilité constante sur la ou les sources, quel que soit le contexte. Nous pouvons ainsi, probablement plus facilement qu’auparavant, citer les auteurs dont les travaux éclairent une question ou un dossier précis. 

Si, d’une part, nous investissons pour rendre ces analyses visibles au niveau des données, nous prévoyons également, d’autre part, d’explorer de nouvelles façons de les mettre en valeur au niveau de l’interface utilisateur. Là encore, l’objectif est que les auteurs restent visibles dans tous les contextes auxquels ils ont apporté une contribution pertinente. 

Le point de départ des utilisateurs est donc de plus en plus souvent une réponse générée par l’IA. Comment les contenus experts fiables, la traçabilité et l’accès direct aux sources d’origine contribuent-ils à renforcer la confiance dans les résultats obtenus ?

Interview Philipp Mueller

Philipp Mueller : Le principe est relativement simple. Nous conservons toujours un chemin d’accès à la source, avec indication de la juridiction et de la date, ainsi que de l’expert auquel l’analyse est attribuée. La confiance repose donc sur la possibilité de vérifier les informations. En un seul clic, on peut passer de la réponse à la source faisant autorité sur laquelle elle s’appuie. Les utilisateurs peuvent ainsi se forger leur propre jugement. Tout est là, sous leurs yeux. L’enjeu est, là encore, de rendre ces informations visibles dans l’expérience utilisateur, de les faire apparaître directement au niveau des données et de les rendre perceptibles pour les utilisateurs. 

Je dirais donc que l’IA peut en réalité accroître la visibilité des auteurs, et non la réduire. Sur papier, un auteur touche les lecteurs d’une seule publication. Aujourd’hui, son analyse peut apparaître précisément au moment où elle est pertinente. Nous voulons mieux mettre en évidence cette influence, et nous travaillons également en ce sens avec nos auteurs. Nous avons de nombreuses idées très prometteuses pour la suite. Nous échangerons donc avec eux dans les semaines et les mois à venir. 

La visibilité est l’une des composantes de la confiance. L’autre tient à la manière dont l’IA, les contenus d’experts et le jugement professionnel s’articulent. Libra associe l’IA à l’expertise de nos auteurs pour offrir aux professionnels un socle fiable sur lequel s’appuyer. Dès lors, quelle place le jugement professionnel conserve-t-il lorsqu’il s’agit de prendre la décision finale ? 

Interview Philipp Mueller

Philipp Mueller : Je pense que le processus est assez simple. Nos auteurs apportent leur expertise. Libra et nos systèmes de contenu organisent cette expertise et établissent des liens entre ses différentes composantes. Ils effectuent ensuite un premier travail d’analyse. Puis, c’est le professionnel qui prend la décision. 

Le jugement professionnel reste indispensable, à mon sens, lorsque le droit est vague, que des sources faisant autorité se contredisent ou que les faits sont ambigus. C’est précisément dans ces situations que les clients finaux ont le plus besoin d’un avocat. Il en va de même lorsque la tolérance au risque, la stratégie ou la situation particulière du client entre en jeu, ainsi que pour toute question portée devant un tribunal, une autorité de régulation ou une partie adverse.  

Le rôle du professionnel évolue donc véritablement : il passe de la production à la validation et au contrôle. La responsabilité, en revanche, ne change absolument pas. Elle reste du ressort du professionnel. Le véritable gain tient donc à la manière dont son temps est employé. Il en consacre moins à rassembler les éléments et à constituer l’ensemble du dossier, et davantage à exercer son jugement là où l’intervention d’un avocat est véritablement nécessaire. En fin de compte, c’est bien sûr la raison pour laquelle nous investissons dans toutes ces technologies et ces méthodes : elles permettent aux professionnels qui utilisent nos produits de parvenir à des conclusions et à des réponses beaucoup, beaucoup plus rapidement qu’auparavant. 

C’est très intéressant de voir ce que vous faites à partir des contenus de nos auteurs. Quelles sont les prochaines étapes ? 

Philipp Mueller : Bien sûr, nous travaillons également sur beaucoup d’autres sujets. Pour nous, le knowledge graph ne se limite pas à la recherche, mais couvre de nombreux autres aspects du flux de travail. À mesure que nous développons Libra, nous l’intégrons également à l’ensemble de notre gamme de solutions de legal tech : nos solutions de gestion de cabinet, comme Kleos, ainsi que Legisway pour les directions juridiques d’entreprise. D’autres intégrations sont également prévues pour des produits dans d’autres pays, notamment Brightflag, notre solution de gestion des dépenses et des dossiers, ainsi qu’ELM. Nous travaillons à réunir nos produits au sein d’une suite cohérente de fonctionnalités qui prennent toute leur puissance lorsqu’elles sont intégrées à Libra. 

À mesure que nous progresserons dans cette voie, nous prévoyons également de développer davantage de partenariats et d’intégrations avec des solutions tierces. 

Quand ces nouvelles fonctionnalités seront-elles disponibles ? 

Philipp Mueller : En réalité, nous sommes déjà opérationnels, en arrière-plan. Bien sûr, bon nombre de ces fonctionnalités contribuent au fonctionnement du chat et à l’expérience proposée par l’IA. Même si ces avancées restent encore peu visibles, nous en dévoilerons davantage au cours des prochains mois, à des rythmes qui varieront selon les pays et l’expérience utilisateur.  

Grâce à cette nouvelle technologie, nous sommes réellement en mesure de créer une nouvelle plateforme qui permettra aux auteurs de toucher leur public de manière inédite, par des moyens qui n’étaient pas envisageables jusqu’ici. Ils pourront notamment être visibles à différents moments du flux de travail, alors qu’auparavant, les utilisateurs devaient interrompre leur activité pour aller consulter les contenus séparément. Nous pouvons désormais faire intervenir l’auteur directement dans le travail, de manière proactive, en créant ainsi une plateforme entièrement nouvelle et de nouvelles possibilités de visibilité. 

Nous sommes pleinement déterminés à développer cette gamme d’expériences. Notre objectif, en finalité, est de donner davantage de visibilité à nos auteurs, et non de les rendre moins visibles. 

Le message est clair : plus l’IA gagne en capacités, plus l’expertise prend de la valeur. L’avenir ne se joue pas entre l’IA et les experts, mais dans une IA qui s’appuie sur une expertise fiable pour aider les professionnels à prendre de meilleures décisions. 

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